TRIBUNE. Elise Ho-Pun-Cheung, chercheuse chez Datactivist : « Et si on mesurait enfin la vraie valeur du commerce ? »

Publié le : 24 mars 2026

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Tous les deux mois, dans "Repères", le magazine de la FCA, la rubrique Perspectives propose l’éclairage d’un expert sur les grandes dynamiques économiques, territoriales ou sociétales qui traversent le commerce.

Tenir un commerce de proximité, ce n’est pas seulement vendre des biens et des services. C’est endosser le rôle de gardien de l’espace public, contribuer à l’esthétique de la rue ou encore se faire l’intermédiaire des nouvelles du quartier. C’est aussi, par un ensemble de petits gestes du quotidien, participer à la création de solidarités à l’échelle locale.

Tenir un commerce de proximité, ce n’est pas seulement vendre des biens et des services.

Les vertus sociales du commerce de proximité sont largement reconnues dans les sphères politiques, académiques et économiques. Le soutien aux commerçants est ainsi souvent perçu comme un levier de l’action publique pour redynamiser les centres urbains.
Pourtant, les effets non marchands du commerce restent peu identifiés et sous-valorisés. Trop souvent, le commerce est encore appréhendé à travers le seul prisme d’indicateurs marchands : chiffre d’affaires, nombre d’emplois créés, contribution au PIB local.

Dans le cadre du projet EXCOM (EXternalités du COMmerce), nous avons interrogé plusieurs centaines de commerçants de proximité. Lien social, environnement, espace public, santé et sécurité, solidarité, vie de quartier… Notre objectif ? Mettre des mots et des chiffres sur ce que tout le monde s’accorde à reconnaître, mais que personne ne compte réellement.

Le commerce, acteur du “prendre soin”

N’en prenons qu’un exemple, le lien social ! Dans un contexte d’isolement croissant, notamment chez les personnes âgées, le commerce de proximité constitue un lieu privilégié d’échanges et de relations. Deux tiers des commerces interrogés déclarent ainsi entretenir régulièrement des conversations privées avec leurs clients, en particulier les habitués.

Le commerce de proximité constitue un lieu privilégié d’échanges et de relations

Ils sont aussi nombreux à accompagner des personnes en situation de précarité, en particulier dans les territoires moins denses, où l’accès aux services peut être limité. Plus de quatre commerçants interrogés sur dix ont ainsi déjà réorienté des interlocuteurs vers un service d’aide sociale.

Mesurer la valeur de ces contributions 

Ne pas compter ces effets a des conséquences concrètes.  Quand une collectivité doit décider d’une subvention, de soutenir un projet immobilier mixte, ou de faciliter l’accès aux baux commerciaux, elle ne peut actuellement pas prendre en compte la valeur sociale du commerce : celle-ci n’existe pas dans nos systèmes comptables.

Pourtant, nous savons déjà attribuer une valeur monétaire à des éléments a priori non marchands. Les économistes ont développé des méthodes pour valoriser la qualité de l’air, la biodiversité ou encore le temps de trajet gagné. Pourquoi ne ferions-nous pas de même pour la valeur sociale du commerce ? 

Vers une nouvelle manière de compter ? 

Nous avons imaginé un simulateur permettant de transformer le temps passé par les commerçants à accomplir des actions au service du quartier en équivalent monétaire, pour tendre vers une comptabilité en triple capital, intégrant les performances économiques, sociales et environnementales.

L’intention n’est pas de produire un chiffre indiscutable — au contraire — mais de proposer un pas de côté par rapport aux normes comptables actuelles, héritées d’une vision de l’économie qui invisibilise une part essentielle de la valeur créée et conduit à des décisions sous-optimales, voire contre-productives.

Avant de repenser en profondeur l’ensemble de notre système comptable, de premières étapes peuvent être engagées : élargir nos outils de pilotage en intégrant des indicateurs sociaux et environnementaux aux bilans et à l’aide à la décision ; les mobiliser dans l’attribution des subventions ou l’évaluation des projets urbains ; accompagner les commerçants en valorisant les actions qu’ils mènent déjà — souvent de manière invisible — et les outiller pour renforcer, s’ils le souhaitent, leur engagement auprès de leur communauté.

 

À propos de l’auteur

Elise Ho-Pun-Cheung est chercheuse en science politique. Au cours de sa thèse elle s’est intéressée aux controverses contemporaines de la « ville intelligente », à travers l’étude de groupes d’acteurs non-institutionnels. Elle rejoint Datactivist en février 2022 en tant que chercheuse-consultante et travaille en particulier sur les standards de données territoriales.

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