ENTRETIEN. Serge Papin : "Une transmission se joue toujours dans un territoire."

ENTRETIEN. Serge Papin : « Une transmission se joue toujours dans un territoire. »

Publié le : 9 octobre 2026

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C’est peu dire que Serge Papin connaît son sujet. Lui-même commerçant indépendant, président-directeur général de Coopérative U de 2005 à 2018, il est désormais au gouvernement avec un portefeuille qui réunit PME, Commerce, Artisanat, Tourisme et Pouvoir d’achat. Un ministre en mission pour assurer le passage de témoin à la prochaine génération d’entrepreneurs.

Vous avez présenté cette année le plan d’action de l’État en matière de transmission-reprise. Pourquoi y a-t-il urgence ? Quels sont les enjeux autour de la transmission ?

Il y a urgence parce que nous avons devant nous un mur démographique. 500 000 entreprises seront à reprendre dans les dix prochaines années, ce qui concerne plus de 3 millions de salariés. Il y a derrière ces chiffres autant de savoir-faire, de métiers et de richesses qui pourraient disparaître sans une vraie prise de conscience. L’avenir de notre souveraineté économique dépendra en partie de notre capacité à transmettre aux nouvelles générations le patrimoine entrepreneurial de la France. C’est pourquoi j’ai voulu faire de la transmission-reprise une grande cause économique nationale.

Le plan que j’ai lancé en avril poursuit un objectif simple : créer les conditions pour permettre au plus grand nombre d’envisager la reprise et aider les dirigeants à préparer leur succession. Par la sensibilisation, la formation, l’accompagnement et, bien sûr, la fiscalité – on sait que c’est la corde sensible –, nous activons tous les leviers.

J’ajoute aussi qu’il y a un enjeu de partage de la valeur. La transmission d’entreprises s’est historiquement construite autour de la continuité familiale, avec le pacte Dutreil. Nous devons maintenant faire de la reprise par les salariés un second pilier. Il faut permettre à celles et ceux qui connaissent souvent l’entreprise mieux que personne d’en prendre les rênes.

Dans l’imaginaire collectif, l’entrepreneuriat correspond souvent à la création pure. Y a-t-il des freins culturels à la transmission-reprise ? La France est-elle en retard par rapport à ses voisins européens ?

Réjouissons-nous d’abord que le nombre de créations d’entreprises ait plus que doublé en dix ans ! C’est le fruit d’un travail de sensibilisation et d’acculturation entrepreneuriale que nous devons maintenant appliquer à la transmission d’entreprises.

Je vois moins de freins à lever que de portes à ouvrir à celles et ceux qui pourraient se lancer. Dans les lycées professionnels et généraux, dans l’enseignement supérieur, mais aussi tout au long de la vie professionnelle, nous devons mieux faire connaître la reprise. Faire passer le message que reprendre, c’est entreprendre. Quelque part, on créé toujours à partir de ce qui existe déjà.

Quant aux comparaisons européennes, elles doivent être maniées avec prudence. Les travaux placent plutôt la France dans une situation intermédiaire, tandis que nos voisins font face au même défi démographique.

Quels sont selon vous les leviers les plus efficients pour encourager la transmission et la reprise, tant du côté de l’État que du côté des chefs d’entreprise et des entrepreneurs ? Le crédit vendeur en fait-il partie ?

Je commencerai par vous dire que le plus important, c’est l’anticipation : moins d’un cédant sur trois engage sa démarche plus de deux ans avant la cession. Or, une transmission préparée trop tardivement est une transmission souvent bâclée, quand elle n’échoue pas complètement.

C’est pourquoi l’État va écrire chaque année aux dirigeants de 55 ans pour qu’ils pensent à la suite. Concrètement, cela veut dire parler suffisamment tôt à leur expert-comptable, qui est en quelque sorte le médecin de famille de nos entreprises, à leur notaire et à leur réseau, et identifier les repreneurs possibles, à commencer par leurs salariés.

Le deuxième levier, c’est l’information. Nous avons publié un guide très opérationnel pour accompagner cédants et repreneurs à chaque étape de la transmission. Nous rénovons aussi la Bourse de la transmission de Bpifrance pour qu’elle centralise toutes les offres et tous les projets de reprise. Cela donnera de la visibilité à ce marché qui repose encore trop sur le bouche-à-oreille.

Le troisième levier, c’est bien entendu le financement. Je défendrai le pacte Dutreil lors des débats budgétaires de fin d’année pour préserver ce qui est ni plus ni moins qu’un pacte pour notre souveraineté. Et sur la transmission aux salariés dont je vous parlais tout à l’heure, je souhaite avancer sur des incitations fiscales claires qui seront présentées prochainement.

S’agissant du crédit-vendeur, c’est un dispositif qui donne du souffle au repreneur pendant les premières années. Il réduit son besoin de financement immédiat puisqu’il permet au cédant de participer au financement en acceptant qu’une partie du prix lui soit versée progressivement.

J’ajoute que ce dispositif se prête particulièrement au modèle du commerce coopératif et associé parce qu’il y a une confiance dans le réseau. Je l’ai moi-même utilisé lorsque j’ai transmis mon magasin. Dans le groupement de commerçants indépendants que j’ai dirigé, c’était un outil régulièrement utilisé. Cela installe une relation dans la durée entre le repreneur et le cédant et permet un passage de témoin souvent plus réussi.

Plus de la moitié des cessions concernent les secteurs du commerce et de la restauration. Pourtant vitaux pour le dynamisme local, ils font face à un déficit important de candidats à la reprise. Quel rôle peuvent jouer les collectivités locales face à cette grande cause de la transmission d’entreprise ?

Une transmission se joue toujours dans un territoire. Quand un commerce ou un restaurant ferme faute de repreneur, c’est un centre-ville qui perd de son dynamisme et un territoire qui, d’une certaine façon, perd un peu de son attractivité.

Pour moi les collectivités sont au centre du jeu. Elles ont d’abord un rôle de veille et d’alerte. Les élus connaissent leurs commerçants. Ils peuvent repérer suffisamment tôt les dirigeants qui envisagent de passer la main et les orienter vers les bons interlocuteurs : chambres consulaires, experts-comptables, réseaux d’accompagnement… La confidentialité est importante, mais elle ne justifie pas qu’on découvre une fermeture une fois le rideau fermé !

Les collectivités ont ensuite un rôle d’animation. Elles peuvent réunir les acteurs de terrain en organisant, par exemple, des rencontres entre cédants et repreneurs avec les CCI et les CMA, comme le prévoit déjà l’Opération nationale Transmission lancée par ces dernières en avril.

Au-delà de la transmission, je veux donner davantage de marges de manœuvre aux maires pour conduire leur stratégie commerciale. Qu’il s’agisse de mobiliser une foncière de redynamisation pour réhabiliter et remettre sur le marché des locaux ou de lutter contre les friches commerciales, il faut faire confiance aux maires. C’est tout le sens du plan « Lever le rideau » que j’ai lancé en novembre dernier et qui se déploie déjà sur le terrain. Je pense naturellement aux managers de commerce, qui sont de plus en plus nombreux grâce notamment au soutien de la Banque des Territoires et qui sont de plus en plus reconnus pour l’efficacité de leur action.