Le modèle coopératif et associé peut-il s’inscrire dans une stratégie offensive pour reprendre le contrôle de notre commerce ?
Le débat sur la souveraineté commerciale ne doit pas être abordé uniquement sous l’angle défensif. Face à des plateformes mondiales dont les modèles reposent souvent sur la standardisation de l’offre, le commerce coopératif et associé apporte une réponse : un commerce local, ancré, humain et capable d’investir collectivement au service de la redynamisation des territoires.
Le modèle coopératif présente une singularité précieuse en conjuguant indépendance entrepreneuriale et puissance de mutualisation. Cette capacité à partager les outils logistiques, numériques ou d’achat permet aux commerçants de rester compétitifs tout en conservant une gouvernance locale. C’est un avantage stratégique majeur dans la compétition actuelle.
À la Banque des Territoires, nous considérons que cette logique collective constitue un levier pour renforcer l’économie de proximité des territoires. Mais s’il est effectivement important d’enrayer des phénomènes comme la fast-fashion qui, au-delà des questions de concurrence, a également de lourdes répercussions éthiques et environnementales, il ne faut pas ne pas occulter les autres causes structurelles de la déperdition du commerce physique dans les territoires.
Comment le lien organique entre le commerçant-propriétaire et son bassin de vie, un des piliers du commerce coopératif et associé, peut-il protéger l’économie française contre les chocs de désindustrialisation ou de désertification commerciale ?
Le commerce de proximité n’est pas qu’un acteur économique : c’est un pilier social et civique. Lorsqu’un commerçant est propriétaire de son outil de travail et intégré à un groupement coopératif, il réinvestit naturellement dans son territoire.
Dans les territoires fragiles, qu’il s’agisse des territoires ruraux, des centres villes ou des quartiers prioritaires, le commerce est souvent le dernier rempart contre la désertification. Au-delà de l’activité économique, il s’agit de préserver des lieux de vie, des emplois, et une capacité collective à faire territoire. Sans commerce de proximité, c’est toute une partie de notre cohésion sociale qui se fragilise.
Ce constat est d’autant plus perceptible dans les territoires ruraux, où la fonction d’espace de socialisation des commerces prend tout son sens et où la mutualisation d’activités est recherchée pour renforcer les modèles économiques. Le maintien du « dernier commerce » devient alors autant un projet collectif d’habitants qu’un projet économique.
Pour soutenir la redynamisation du commerce, il est également essentiel d’accompagner les dynamiques entrepreneuriales locales. L’enjeu est de favoriser l’essor de formes innovantes d’entrepreneuriat et la construction de solutions économiques nouvelles, porteuses de sens et au service d’un développement plus durable, plus ancré, et plus inclusif. C’est tout le sens du programme « Entreprendre aux coeurs des Territoires » financé à hauteur de 20 millions d’euros par la Banque des Territoires et opéré par Bpifrance, relancé en 2026 pour trois ans.
Comment la Banque des Territoires accompagne-t-elle les acteurs locaux pour favoriser l’essor d’un commerce de proximité tout en encourageant les investissements nécessaires à la transition écologique et numérique ?
Pour la Banque des Territoires, le soutien à la redynamisation commerciale s’inscrit dans un projet global de redynamisation territoriale. En ce sens, son action vise à accompagner les collectivités dans la requalification de leur offre commerciale pour répondre aux enjeux d’attractivité, en ciblant prioritairement les territoires fragilisés dans une logique de continuum d’intervention « conseiller, financer, opérer ». Dans cette perspective, la Banque des Territoires propose un dispositif complet, en conseil (ingénierie) et en financements (prêts, investissements) pour faciliter le passage de l’idée au projet.
Elle soutient également la restructuration de l’immobilier commercial en centre-ville, à travers notamment le déploiement de foncières de redynamisation. Près de 300 millions d’euros d’investissements et plus de 5 millions d’euros de crédits d’ingénierie ont été déployés depuis 2020. Aujourd’hui, 98 foncières de redynamisation agissent sur la requalification de l’immobilier commercial grâce à notre soutien et près de 1 400 locaux commerciaux ont déjà pu être remis sur le marché.
Quelques foncières ont d’ailleurs été bâties sur un modèle coopératif, telle que la foncière solidaire « Villages vivants » qui intervient sur la redynamisation des territoires ruraux. Nous sommes fiers de soutenir ces modèles d’investissement coopératifs pour contribuer au maintien d’une offre de services de proximité.
Plus largement, la Banque des Territoires se mobilise aux côtés de l’État pour renforcer les stratégies déployées par les collectivités. Dans cette perspective, elle a mobilisé en 2026 une enveloppe de 20 millions d’euros pour cofinancer 500 postes de managers de commerce dans les territoires et prévoit de déployer, dès cet automne, un cycle de séminaires de sensibilisation à destination des nouveaux élus.
Le commerce est le dernier maillon de la chaîne de souveraineté alimentaire et industrielle. Les groupements de commerçants indépendants peuvent-ils réellement peser dans la relocalisation des filières et imposer des standards qui privilégient le « Produit en France » ou le « Produit en Europe » ?
Les groupements de commerçants indépendants disposent d’un levier considérable : leur capacité d’achat collective. Lorsqu’elle est orientée vers des filières françaises ou européennes, cela peut avoir un effet structurant sur l’ensemble de la chaîne de production.
Le commerce peut, en effet, orienter les comportements de consommation, valoriser des circuits plus courts et soutenir des filières locales plus résilientes. Les coopératives commerciales ont historiquement démontré leur capacité à structurer des écosystèmes économiques complets autour d’engagements partagés.
Dans un contexte de tensions géopolitiques et de dépendances industrielles accrues, cette capacité à privilégier des approvisionnements européens constitue un enjeu de souveraineté autant qu’un enjeu environnemental. Le Conseil national du Commerce, une instance de réflexion à laquelle la Banque des Territoires participe aux côtés de représentants d’acteurs publics et privés du commerce, s’est saisi de cet enjeu. Le déploiement d’expérimentations en faveur du « made in local » fait également partie des mesures annoncées par le Gouvernement fin 2025 pour contribuer à la redynamisation du commerce dans les territoires.
La compétition mondiale fait rage autour de l’IA, selon vous est-ce une menace supplémentaire pour le commerce de proximité français ou l’opportunité d’affirmer une nouvelle souveraineté ?
L’intelligence artificielle peut susciter des inquiétudes légitimes, notamment face au risque d’accélération de la concentration économique autour de quelques grandes plateformes mondiales. Mais elle peut aussi devenir un outil utile pour le commerce de proximité français et européen.
L’IA peut aider les commerçants indépendants à favoriser leur autonomie et l’innovation dans la gestion quotidienne de leur activité : la gestion des stocks, l’optimisation de leurs achats, l’amélioration de l’expérience d’achat offerte à leurs clients…
L’enjeu est de construire un modèle commercial à la fois innovant, responsable, souverain et proche des besoins des territoires. Les chambres consulaires, notamment les CCI, jouent un rôle essentiel dans l’accompagnement des commerçants vers une meilleure appréhension de ces outils pour renforcer leur compétitivité. Plusieurs guides et offres de formation sont déjà déployés localement à cette fin.
Retrouvez cet article et bien d’autres dans « Repères », le magazine du commerce coopératif et associé.