« Repères », le magazine
Défricher l’actualité et vous éclairer sur les défis du monde qui vient, faire rayonner le modèle, sa singularité et ses succès partout en France, accueillir le débat d’idées : « Repères » est le magazine du commerce coopératif et associé.
Entre injonction morale et vecteur de création de richesse, le travail demeure l’un des derniers objets totaux de nos sociétés. Réalité anthropologique avant même d’être catégorie économique, question philosophique autant que fait sociologique, il devient inévitablement un objet politique dès lors que les sociétés débattent de sa répartition, de sa reconnaissance et de sa juste valeur. Sa régulation engage un projet de société et ne peut se réduire à un simple pragmatisme.
Érigé en horizon indépassable de l’accomplissement humain, le travail est souvent un fétiche invoqué comme remède aux fractures sociales, condition de la prospérité, voire vertu cardinale. À force de célébrer la « valeur travail », nous en oublions une question plus essentielle : quelle est, au juste, la valeur du travail ?
Et la nuance est décisive. Alors que la première traduit l’effort en impératif moral, la seconde interroge la qualité, la reconnaissance et la juste rémunération de l’activité humaine. Autrement dit, exalter le travail ne revient pas à reconnaître celles et ceux qui travaillent. Beaucoup de la question est là : célébrons-nous un principe ou plutôt les femmes et les hommes qui lui donnent corps ?
Cette confusion éclaire sans doute bien des paradoxes. Les fameux métiers essentiels – soignants, artisans, commerçants, ouvriers, agriculteurs, enseignants, aides à domicile, forces de l’ordre – demeurent souvent les moins considérés, tandis que certaines fonctions, éloignées au moins apparemment de toute utilité directement vitale, concentrent prestige et rémunération.
Ce décalage, Studs Terkel le documentait déjà dans Working. À travers les récits de travailleurs ordinaires, il rappelle que le travail n’est jamais une abstraction : il est fatigue, fierté, contrainte, parfois joie fragile, une expérience qui confine toujours à l’intime. Ce qui s’y joue dépasse la seule production de richesse ; c’est une manière d’habiter le monde et d’y trouver sa place. Par sa dimension existentielle, le travail demeure le principal vecteur d’intégration sociale sans que pourtant sa reconnaissance soit toujours assurée.
Matthew B. Crawford rappelle que certains métiers offrent encore une authentique expérience de liberté : celle où le jugement se confronte au réel, où le savoir-faire s’éprouve dans la matière et où l’autonomie se conquiert. Autrement dit, toute activité n’a de valeur que si elle permet d’exercer son intelligence, son discernement et sa responsabilité. À l’inverse, toute organisation qui réduit l’individu à un simple exécutant, appauvrit autant le travail que le travailleur.
Le travail, ce sont des vies, des corps, des intelligences à l’œuvre. Sortir de l’opposition entre « travailler plus » et « travailler moins » suppose de déplacer le regard : l’enjeu n’est pas seulement la quantité de travail, mais sa qualité, sa reconnaissance et sa dignité, plus encore à l’heure où l’intelligence artificielle recompose les frontières de l’activité humaine.
Une société attachée au travail écoute ceux qui le font. Christian Bobin écrit que « le travail c’est d’être où l’on n’a pas choisi d’être, où l’on est contraint de demeurer – loin de soi et de tout ». Faut-il vraiment accepter cette fatalité ?